Par : Déborah Kitumaini Kasiba

Le mari de Déborah, Pascal Kabungulu, était un éminent défenseur des droits humains en République démocratique du Congo qui a été assassiné en 2005 en raison de son travail. Depuis, Déborah et sa famille ont trouvé refuge au Canada d’où ils poursuivent leur combat contre l’impunité. Avec l’aide du Centre canadien pour la justice internationale et de l’organisation TRIAL International, Déborah a déposé une plainte auprès du Comité des droits de l’Homme des Nations Unies en 2016 afin de relancer l’enquête sur l’assassinat de Pascal. Déborah s’est confiée au PKI Global Justice Journal afin de raconter son histoire.


Il y a maintenant 13 ans que mon mari, Pascal Kabungulu, a été assassiné chez moi devant mes enfants. C’était au milieu de la nuit, le 31 juillet 2005, que trois hommes en uniforme militaire sont entrés chez nous et y ont abattu Pascal. Mon mari était un défenseur des droits humains qui luttait pour la justice. On croit que ses ennemis, des gens proches du pouvoir, voulaient le faire taire puisqu’il dénonçait les atrocités et la corruption qui se faisaient au Congo. Pascal savait que son travail était dangereux. On l’avait déjà menacé à plusieurs reprises en raison de ses activités de dénonciation avec l’organisation Héritiers de la Justice à Bukavu, dans le Sud-Kivu, mais il persistait à vouloir aider les autres.

Peu après sa mort, on a reçu nous aussi des menaces. Des organisations de droits humains de la région nous ont dit qu’on était en danger. On a donc dû quitter le pays pour finalement trouver refuge au Canada en 2006. Au début, je me sentais isolée. On ne connaissait personne et j’avais peur de tout le monde. Je n’avais confiance en personne et à chaque fois que je voyais un policier ou une personne en tenue militaire, mon cœur battait comme une montre.

Puis, une connaissance qui avait vécu une histoire similaire m’a parlé du Centre canadien pour la justice internationale (CCJI) et m’a conseillée d’aller rencontrer la directrice. C’est comme ça que j’ai appris quels étaient les recours possibles au Canada et à l’international et que j’ai entrepris des démarches afin d’obtenir justice pour ce qui nous était arrivé. Pour moi, il est important de demander justice parce que les malfaiteurs sont libres et ils peuvent toujours causer du tort à d’autres personnes. Justice sera faite seulement lorsque les responsables seront jugés et punis. Nous souhaitons qu’ils soient retrouvés et qu’ils répondent de leurs actes, car aucune récompense monétaire ne peut nous ramener nos êtres chers. Il faut qu’ils sachent que ce qu’ils ont fait n’était pas bon.

C’est pour ça que j’ai décidé de porter plainte auprès du Comité des droits de l’Homme des Nations Unies en 2016 afin de conclure que nos droits ont été violés et d’inciter la République démocratique du Congo à rouvrir l’enquête et à punir les auteurs de l’assassinat. Les procédures judiciaires au Congo visant à identifier et à juger les responsables avaient été interrompues après que de hauts dignitaires aient été mis en cause1Deux soldats ont été initialement emprisonnés, une commission d’enquête a été créée, et la cour militaire a tenu plusieurs audiences. Toutefois, lorsque des témoins ont impliqué deux hauts dignitaires, ces hommes ont été détenus, puis libérés rapidement. En décembre 2005, la cour ...continue. Notre dernier recours était alors de se tourner vers la scène internationale. On espère que ces démarches auprès du Comité nous rendront justice en encourageant les autorités congolaises à relancer l’enquête et à juger les responsables de l’assassinat de Pascal. On m’a enlevé mon mari et le père de mes enfants à tout jamais, mais si la décision du Comité permettait de relancer un nouveau procès au Congo, ce serait un pas vers l’avant pour faire cesser la peur et l’impunité.

Un jour, la vérité finira par triompher

Quand on a des histoires qui nous surpassent, on peut tomber malade si on n’a pas la chance de s’expliquer, de parler à quelqu’un. Le fait de raconter mon histoire me fait du bien. Ça me montre que je ne suis pas seule, qu’il y a des gens qui m’entourent. En ce sens, je suis heureuse de pouvoir participer au projet « Engagement communautaire pour la justice internationale »2Ce projet sera lancé à l’automne 2018. Consultez le site Web du Centre canadien pour la justice internationale en septembre pour obtenir plus d’informations. du CCJI. Cette initiative me permet de véhiculer mon histoire de différentes façons, notamment par l’entremise de photos et d’une vidéo, et de partager mes efforts de justice à un plus grand nombre de personnes. C’est réconfortant et valorisant de savoir que d’autres survivants d’atrocités pourront découvrir quelles options existent afin d’obtenir justice.

Je veux aussi que les gens sachent ce qui se passe au Congo. Je ne peux pas me taire tant que les gens ne connaissent pas la vérité sur ce qui est arrivé. Je veux qu’on sache pourquoi une telle chose s’est produite et pourquoi ils n’ont pas juger les responsables. Je sais qu’il y a d’autres personnes qui ont vécu des tragédies semblables et je veux les encourager à ne pas baisser les bras.

C’est pourquoi j’ai aussi créé la Fondation Pascal Kabungulu (FPK) quand je suis arrivée au Canada. La Fondation offre un soutien aux familles de défenseurs des droits humains qui ont été assassinés au Congo. Mes enfants et moi, on est chanceux d’être au Canada, mais je sais qu’il y a d’autres veuves et orphelins qui n’ont pas cette chance. Mes enfants aident beaucoup avec la Fondation et ça me rend fière. C’est comme s’ils suivent les traces de leur père et qu’ils veulent continuer là où le papa a laissé. C’est important de continuer à montrer au monde qu’on a besoin de gens comme ça, de gens qui plaident pour les autres et qui prennent soin d’autrui.

Ce que réclame ma famille, et au nom de toutes les familles veuves des activistes des droits humains dont la Fondation Pascal Kabungulu vient en aide, c’est la justice. Nous encourageons ces autres familles veuves de ne pas baisser les bras. Continuons à lutter pour les droits humains afin que les crimes soient punis et que les défenseurs des droits humains soient libres de s’exprimer sans être tués. Et afin que les autorités du pays s’engagent à respecter leur parole en renforçant la protection de ces défenseurs.

Pascal était un homme bon; un homme fort et courageux qui utilisait son influence pour défendre les plus démunis et faire régner la justice dans sa communauté. J’espère qu’un jour, ce sera à son tour d’enfin obtenir justice.


Prière de citer cet article comme suit : Déborah Kitumaini Kasiba, « En quête de justice : Mon combat pour mettre fin à l’impunité » (2018) 2 PKI Global Just J 23.

Pour plus d’information au sujet de Déborah, veuillez consulter sa page sur le site Web du Centre canadien pour la justice internationale.


Photo par Aljosa Alijagic.

References   [ + ]

1. Deux soldats ont été initialement emprisonnés, une commission d’enquête a été créée, et la cour militaire a tenu plusieurs audiences. Toutefois, lorsque des témoins ont impliqué deux hauts dignitaires, ces hommes ont été détenus, puis libérés rapidement. En décembre 2005, la cour militaire a conclu qu’elle n’avait plus la compétence requise à cause de l’implication des hauts dignitaires, et l’affaire a été envoyée à la Haute cour militaire. Aucune autre action judiciaire a eu lieu jusqu’à ce jour.
2. Ce projet sera lancé à l’automne 2018. Consultez le site Web du Centre canadien pour la justice internationale en septembre pour obtenir plus d’informations.